Le théorème de l’uppercut – Jean Marie Palach

couv_thc3a9orc3a8me_vf_-copie

« Le théorème de l’uppercut » est un livre de Jean Marie Palach qui est paru aux éditions « Daphnis et Chloé ». La maison d’édition qui porte la devise d’une « littérature sur le monde qui change » fait forte impression sur ce roman car on pense partir pour une lecture de roman et puis finalement on bascule vers le polar.

 « La seule différence notable résidait dans les lunettes aux gros verres qui achevaient de défigurer le proviseur, tandis que le policier n’en portait pas. L’écart entre un intellectuel et un flic, songea Franquet. »

Gislain est professeur de mathématiques et ancien champion du monde de kickboxing. Quand il est affecté dans un lycée en banlieue parisienne, il pense retrouver la motivation qui lui manquait. Mais il découvre un monde auquel il ne s’attendait pas : professeurs suicidaires, proviseur psychopathe, élèves violents impliqués dans la mafia locale, un commissaire à la prostate capricieuse et son adjoint gravure de mode… Une chose est sûre, l’année scolaire sera mouvementée ! Heureusement que les réflexes d’ancien champion de Gislain ne sont pas encore trop loin…

En réalité, nous sommes face à une enquête dans un lycée. On croit d’abord à un livre sur la vie dans les lycées en ZEP et on plonge dans ce thème de manière originale et inattendue avec un polar qui se profile au bout de quelques pages, on y trouve tous les ingrédients. Le récit regorge de scènes d’action et alterne bien les phases de réflexion et d’action. Il y a un bon équilibre entre les 2 parties. Le lecteur ne s’ennuie pas et poursuit sa lecture sans difficultés.

Dans cette histoire, Jean Marie Palach en profite pour faire une analyse sociale, toute relative bien évidemment, c’est à dire à l’échelle d’un roman. Il montre la difficulté de la vie en banlieue avec des revers peu réjouissants. Il rappelle à juste titre la volonté qu’ont certains élèves à vouloir s’en sortir malgré toutes les difficultés. La spirale de la violence emporte beaucoup de monde dans son sillage et semble être la seule orientation possible pour certains élèves. La difficulté de pouvoir envisager un avenir contraint les adolescents à se projeter dans un futur sombre où la loi du plus fort règne et où tous les coups sont permis.

Gislain Chalap est un ancien champion du monde de kickboxing, ce qui dans certains lycées peut sûrement être un atout dans le CV. Il est l’archétype du professeur qui s’engage à 200% pour ses élèves, il représente cet enseignant que nous avons tous croisé une fois dans notre carrière d’élève ou du moins celui que nous aurions rêvé d’avoir. Charismatique, cultivé et avec une bonne répartie, il ne manque pas de briller par son courage et son dévouement auprès des autres. L’auteur dresse un portrait humain de son héros avec ses doutes, ses interrogations et ses moments où il doit serrer les dents et trancher dans le vif coûte que coûte. Il représente, à lui seul, le souffle de l’engagement que beaucoup devraient avoir dans cette banlieue qui bat de l’aile.

Emmanuelle est professeure de philosophie et est la fiancée de Chalap. A contrario de son compagnon, elle a une autre approche de l’enseignement même si le but reste le même. Elle est beaucoup plus conventionnelle dans sa manière d’enseigner. Cultivée, courageuse, compréhensive, elle n’hésite pas à se lancer dans l’action par amour de ses élèves ou de Gislain.

Detourme est le proviseur du lycée, il enquête sur tous les profs, fait du chantage, maîtrise tout,  il incarne cet ambition qui ne se soucie guère des élèves, faisant du clientélisme et souhaitant tout savoir sur tout. Il est le tyran qui a créé les cancres de son établissement en usant de méthodes fallacieuses.

Il y aussi le couple Permingeat avec un prof de sport volontaire malgré son histoire avec le lycée, il s’investit à fond dans sa mission auprès des jeunes avec cependant toutes les indicateurs contraires

Sa femme a tenté de se suicider dans l’établissement, poussée psychologiquement par des élèves durs qui font la loi.

Dans les personnages, il y a aussi le propriétaire de la churasqueira, ancien malfrat reconverti, il est le meilleur ami de Chalap et lui prête main forte.

Marie est la victime (à plusieurs niveaux) et le centre de l’enquête. Elle est celle par qui l’histoire va réellement débuter. D’abord, lors d’une rencontre hasardeuse et honteuse. En réalité, elle est l’élément qui va permettre à l’auteur de distiller sa critique sociale. Grâce à ce personnage, il va pouvoir montrer toutes les difficultés invisibles de premier abord qui peuvent toucher les étudiants dans ces quartiers là. Motivés pour s’en sortir, elle est écrasé par un système qui ne la prend pas dans sa globalité et cela Chalap va le comprendre très rapidement.

Le duo d’enquêteurs est secondaire et ne viendra apporter son aide que dans le dénouement de l’intrigue. J’ai eu du mal à identifier réellement le rôle qu’ils tiennent dans l’œuvre à part dans le dénouement. Ils sont somme toute caricaturaux et viennent à mes yeux renforcer l’idée du polar. Ils ne servent en réalité que la forme.

Les caïds du lycée sont légion dans l’établissement, je n’en parle pas particulièrement car ils sont une sorte de gang.

L’écriture de ce roman est très fluide, on lit ce roman de façon très agréable. Le style frais de l’auteur incite son lecteur à toujours continuer dans l’histoire. Le récit comporte plein de détails croustillants qui viennent apporter un vrai plus dans la construction de l’histoire. Le romancier ajoute de nombreuses références culturelles qui créent un vrai contraste entre la jungle du lycée et la finesse de la maison. Mais les deux ne sont pas antinomiques et Marie est l’élève qui vient cristalliser cette jonction entre les deux mondes. A travers l’histoire, en aparte, on ressent plusieurs choses, tout d’abord, que les professeurs ont besoin de se ressourcer en rentrant chez eux et à contrario que les élèves ont besoin eux de cracher cette fureur qu’ils portent en eux.

L’auteur montre une belle connaissance des rouages de l’enseignement et de ses maux. Il transmet l’idée in fine que seul le travail d’équipe est porteur. Le romancier permet aussi de mettre en valeur les personnes qui vivent dans l’ombre et qui dès leur naissance semblent être condamnés à rester des ombres. Les descriptions de l’auteur viennent parfaitement étayer ce sentiment à travers un vocabulaire bien choisi et des descriptions très réalistes qui propulsent le lecteur dans le vrai.

Ce livre est remarquable et tout le brio de l’auteur réside dans le fait que l’on croit être embarqué dans une chronique de la cité
ou encore une étude sociologique sur les conditions d’enseignement dans les zones sensibles et tout bascule, le temps d’une soirée trop alcoolisé, dans le polar. Je n’ai pu m’empêcher en lisant ce livre de faire sans cesse un parallèle avec un très célèbre manga qui s’appelle GTO même si le profil du professeur est un peu différent mais complémentaire. L’auteur nous fait pénétrer dans ce monde méconnu avec légèreté et sans tomber dans la démagogie. Protéiforme, ce livre brosse un portrait réaliste des difficultés de la vie en banlieue que cela soit dans les l’enseignement mais aussi dans le cadre intime des appartements. Je ne peux aussi que faire un lien entre le nom du personnage « Chalap » et le nom de l’écrivain « Palach », il n’y a pas de coïncidence pour moi. « Je n’est sûrement pas un autre » mais il nous fait un beau clin d’œil. Voici en tout cas un livre très agréable à lire qui vous promet de belles soirées de lecture.

Titre : Le théorème de l’uppercut

Auteur : Jean Marie Palach

Éditeur : Daphnis & Chloé

ISBN : 979-10-253-0049-7

Publié dans Polar, Roman | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

Le carré des allemands – Jacques Richard

978-2-7291-2239-3

 « Si je voulais secouer cet arbre avec mes mains, je ne le pourrais pas.
Mais le vent que nous ne voyons pas l’agite et le courbe comme il veut. De même nous sommes courbés et agités par des mains invisibles.
Alors le jeune homme se leva stupéfait et il dit : « J’entends Zarathoustra et justement je pensais à lui. » Zarathoustra répondit :
« Pourquoi t’effrayes-tu ? — Il en est de l’homme comme de l’arbre.
Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l’abîme, — dans le mal. »
« Oui, dans le mal ! s’écria le jeune homme. Comment est-il possible que tu aies découvert mon âme ? »
Zarathoustra se prit à sourire et dit : « Il y a des âmes qu’on ne découvrira jamais, à moins que l’on ne commence par les inventer. »
« Oui, dans le mal ! s’écria derechef le jeune homme.
Tu disais la vérité, Zarathoustra. Je n’ai plus confiance en moi-même, depuis que je veux monter dans les hauteurs, et personne n’a plus confiance en moi, — d’où cela peut-il donc venir ?
Je me transforme trop vite : mon présent réfute mon passé. Je saute souvent des marches quand je monte, — c’est ce que les marches ne me pardonnent pas. (Nietzsche)

« Le carré des allemands » est un roman écrit par Jacques Richard aux éditions de la Différence. Ce livre est paru le 4 février 2016. Ce livre se compose sous forme de carnets. Il se présente sous une forme courte mais dense dans la réflexion. Le carré des allemands est cet endroit au fond du cimetière où l’on a mis les soldats morts après les guerres. De façon prémonitoire, on comprend que le passé est enfoui et qu’il va falloir creuser en soi pour pouvoir avancer.

« Le carré des Allemands » est une fiction écrite sous la forme d’un journal qui couvre deux générations. Celle d’un homme de 60 ans et celle de son père engagé dans la guerre de 1940 quand il avait 17 ans. Dans l’écheveau des liens qui subsistent entre un fils et son père, au delà de l’absence, au delà de la mort et du silence, se lève peu à peu le voile sur un secret de famille. La réalité avance masquée et le narrateur ne va découvrir qu’au fur et à mesure le passé de son père.

Ce livre aborde plusieurs thèmes qui au final ont un lien qui les unit. En effet, nous sommes ici face à un narrateur qui est en quête d’identité. Son père est dans une fuite en avant et finalement absent puis disparu.
Concernant le héros, je pense que l’on ne peut pas dire « il » vit mais je préfère le dénominatif philosophique « ça » vit, tellement le poids de notre passé peut être écrasant parfois, nous ne sommes que la somme de différentes vies qui se sont croisées. Jacques Richard exprime parfaitement cela dans son livre. En utilisant des récits fragmentaires, on passe du père au fils sans filtres. Et tout le questionnement de l’auteur apparaît ici pour moi : qui sommes-nous finalement à l’orée de nos ancêtres ? La famille est un des premiers prismes dans lequel on se voit, mais comment juger de sa vie devant l’absence et de surcroît la découverte de l’indicible ? Savoir d’où l’on vient ? Partir en quête de ses racines n’est pas une chose aisée, certains secrets dont on ignore l’existence transpirent pourtant dans notre construction et certaines vérités méritent le silence.
La vérité va émerger doucement au milieu de son chaos, en apprenant des bribes de vie sur son père, il mesure la sienne et se remémore sa propre vie.
Le narrateur essaye de comprendre les motivations d’un jeune de 17 ans qui pourtant doit savoir ce qu’il fait à cet âge là et cependant, aucun jugement n’est porté, toute la difficulté est là, coincé entre le désir de trouver un père et d’affronter en même temps un bourreau.

Cette faculté du mal en nous est-il « ce choix de s’affirmer mauvais » et non la condition nécessaire à l’accomplissement du mal ? Finalement, « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » comme le dit René Char. Celui-ci exprime le droit absolu de chacun de prendre et de laisser, de déconstruire pour reconstruire, d’inventorier pour inventer. Le jugement est facile mais apporter une réflexion qui pourrait expliquer un jugement est autre chose.

Nous ne sommes que les produits de notre histoire familiale, il faut accepter d’être le dépositaire d’une mémoire pour pouvoir se construire, mais sans que cette responsabilité nous écrase. Nietzsche parle de seuil à tolérer pour que cela se fasse. Certains expliqueront qu’il s’agit moins de trouver « le bon seuil » que de savoir entendre combien notre passé est là, en nous, tout entier, que nous le voulions ou non et que nous sommes les acteurs d’une histoire. Notre présent fourmille du passé et ils cohabitent difficilement : nos sentiments en sont chargés ainsi que nos visions du monde. Finalement, nous avons la possibilité entre se tourner vers son passé ou l’oublier en l’observant comme s’agissant d’évènements extérieurs à nous. Mais l’oubli est comme le pardon : il ne se décide pas. Notre passé est en nous comme nous sommes en lui.

Le narrateur est un homme qui s’est enfermé dans son appartement. Celui-ci a la particularité de se trouver au niveau d’une cave avec une fenêtre qui ne permet de voir le monde qu’au niveau du sol. On pourrait y voir une allégorie de sa condition. Comme le secret de son père qui est enfouie, il n’arrive pas à s’en extraire, il est en quête de sa propre identité mais subit le poids du passé. Asocial, il cohabite avec un chat de façon sporadique, ce qui lui permet d’être vraiment lui l’espace d’un instant et d’éprouver sans être jugé. Cette planque lui permet de se mettre aussi hors du monde et d’être libre, il échappe ainsi au poids de son passé et balaye son présent d’un revers de la main. Il peut penser librement sa condition sans le prisme des autres. Cependant, les autres et son père sont en lui comme autant d’interlocuteurs invisibles qui viennent le contredire.

L’économie de mots vient appuyer l’idée du fardeau. Le récit contient de nombreuses phrases nominales, le verbe étant l’action (donc la vie), on peut comprendre que la forme stylistique vienne appuyer les pensées du narrateur. Pas de vie mais cette réflexion sur la mort qui rôde à tous les niveaux, cette énigme incompréhensible qui, à chaque instant, nous crache à la figure que nous sommes vivants. C est aussi montrer la difficulté qu’il y a à exprimer ce qui ne peut être traduit, car finalement il ne reste que des images que l’on se fait et pas des idées sur ce sujet.

Un carnet, c est aussi un choix, compiler que ce qui est nécessaire. S’efforcer d’enlever le superflu. Ecrire des bribes de pensées, être concis et aller à l’essentiel. Le texte flirte parfois avec la poésie, léger comme une plume, il tranche avec le fond de l’histoire et crée un décalage qui déstabilise le lecteur et le pousse à réfléchir.

Ce livre vous touchera par sa poésie et sa tendresse qu’on le veuille ou non. Ce roman m’a fait écho à un autre que j’ai lu qui touche le même thème, il s’agit de « Le tort du soldat » d’Erri de Luca. Il pose la question qui continue de hanter beaucoup de gens : Comment vivre en acceptant un héritage du passé qui est lourd à assumer ? Une histoire touchante qui pose les bases d’un problème récurrent dans les sociétés actuelles et me fait penser dans le domaine des sciences à « l’épigénétique ». Jacques Richard apporte sa pierre à l’édifice de l’indicible et de l’héritage, tout en finesse et en retenue. Il nous rappelle le poids du passé et le fardeau qu’il peut-être pour ceux qui le portent. Un livre court et percutant.

Titre : Le carré des allemands

Auteur : Jacques Richard

Éditeur : Les éditions de la Différence

ISBN : 978-2-7291-2239-3

Lire un extrait : Le carré des allemands

Publié dans Roman, Roman historique | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le bleu entre le ciel et la mer – Susan Abulhawa

1540-1

« Telle est la vie des hommes, quelques joies très vite effacées par d’inoubliables chagrins » Pagnol

« Le bleu entre le ciel et la mer » est un roman paru aux éditions Denoël de l’auteur palestinienne Susan Abulhawa. C’est un roman choral qui relate la vie d’une famille depuis 1947 en Palestine et en lien avec tous les événements historiques que ce territoire a vécu. Elle est née dans un camp de réfugiés palestiniens, ce qui peut d’ores et déjà nous suggérer que beaucoup de caractéristiques de l’œuvre seront probablement autobiographiques. On ne peut imaginer une histoire comme celle-ci sans penser une seule seconde que l’auteur ne s’est pas basée sur des souvenirs personnels. Ce livre a été traduit par Nordine Haddad.

1947. La famille Baraka vit à Beit Daras, village paisible de Palestine entouré d’oliveraies. Nazmiyeh, la fille aînée, s’occupe de leur mère, une veuve sujette à d’étranges crises de démence, tandis que son frère Mamdouh s’occupe des abeilles du village. Mariam, leur jeune sœur aux magnifiques yeux vairons, passe ses journées à écrire en compagnie de son ami imaginaire. Lorsque les troupes israéliennes se regroupent aux abords du village, Beit Daras est mis à feu et à sang, et la famille doit prendre la route, au milieu de la fumée et des cendres, pour rejoindre Gaza et tenter de se reconstruire dans l’exil.

Seize ans plus tard, Nour, la petite-fille de Mamdouh, s’est installée aux États-Unis. Tombée amoureuse d’un médecin qui travaille en Palestine, elle décide de l’y suivre. Un voyage au cours duquel elle découvrira que les liens du sang résistent à toutes les séparations – même la mort.

Ce livre traite d’une période très précise de la Palestine. L’histoire débute en 1947 avec l’invasion du territoire par Israël. Ainsi, lors de la lecture, on est confronté à l’histoire qui se déroule sur plusieurs générations. Même si l’auteur n’entre pas réellement dans les détails historiques, elle apporte un point de vue de l’ordre du témoignage. Souffrances et persécutions seront les mots pour décrire cette période aux yeux des palestiniens. Les petits moments de joie de la vie quotidienne, les petites victoires et cette fierté qu’ils ont vont leur permettre de tenir malgré les événements.

La famille est un des thèmes importants de ce livre. En effet, elle lie tous les personnages entre eux dans tous les lieux où ils vivent. Les péripéties vont pousser certains protagonistes à éprouver le besoin d’avoir une vraie famille aimante, d’autres se déchireront dans un ersatz de famille mais finiront par trouver la paix.

Elle sacralise la terre des origines

et l’importance des racines.

L’auteur traite de ce sujet sur plusieurs angles, elle évoque tout d’abord l’exil forcé à cause des forces d’oppression mais aussi elle aborde la vie de ceux qui s’exilent pour aller chercher un ailleurs dans le domaine des possibles. A travers cette thématique, Susan Abulhawa traite de la difficulté de changer de lieu. Elle sacralise la terre des origines et l’importance des racines. Elle nous fait ressentir l’importance d’être proche des siens malgré la distance et comme un devoir de mémoire, de veiller à ne pas oublier d’où l’on vient. Elle relate aussi les besoins intrinsèques que l’on peut ressentir à ne pas se sentir en adéquation avec ce que l’on est. Nour lutte contre quelque chose qu’elle a du mal à saisir, elle ne se sentira que bien et forte une fois qu’elle aura rejoint sa terre promise. A travers le Jiddo, nous affrontons aussi la difficulté des exilés qui doivent dans un premier temps apprendre à vivre dans un autre pays mais aussi à l’acceptation que le retour sera compliqué et même impossible. Le déracinement est un concept effroyable comme un voyage de non retour où la double identité et ses ravages prennent toute la place. Ni vraiment résident ni vraiment étranger… Un individu coincé entre deux mondes.

Ce livre est avant tout une galerie de portraits de femmes battantes. Même si les hommes jouent un rôle dans ce roman, l’auteur nous offre une magnifique fresque de femmes fortes et courageuses. Courageuses et insoumises, elles bravent toutes les épreuves pour aller au plus près de leurs convictions. L’entraide est primordiale chez elles et est un moteur pour aller de l’avant.

« Le bleu entre le ciel et la mer » est un livre choral où la parole est donnée à plusieurs personnages. Comme dit plus haut, cette histoire suit une famille avec ses ramifications de façon chronologique à partir de 1947. Si on s’impose une lecture sur le thème de l’exil alors 3 personnages peuvent apparaître avec trois positions différentes, Nazmiyé représente ceux qui sont restés, Jiddo celui qui s’exile et Nour la 2ème génération. De surcroît, la romancière est née dans la bande de Gaza, on peut clairement imaginer que certains personnages qu’elle a pu rencontrer ont du l’inspirer pour cette fresque humaine.

Nazmiyé est la figure principale de ce roman car elle est le lien entre le passé et le présent. Gardienne du temple familial, elle connaît tous les secrets et les histoires qui lient les individus entre eux. Maline et facétieuse, elle est un vrai bol d’air dans le marasme ambiant. Par ses jurons et ses moqueries, toujours respectueuses selon elle, elle incarne cette femme insoumise qui refuse sa condition malgré les événements tragiques qui l’entourent. Débordante d’amour, elle est prête à tous les sacrifices pour ceux qu’elle aime. Ce sentiment qui vit en elle a des répercussions très fortes dans la trame du texte. L’auteur nous décrit un archétype de grand-mère que tout le monde rêverait d’avoir. Aimante, maline et pleine de compassion, elle est respectée de tout le monde.

Nour est le symbole de cette 2ème génération, coincée entre le passé de son grand-père et l’avenir avec sa mère. Les choses bien évidemment ne tourneront pas comme dans un conte de fées. Dans sa tragédie se forge une femme au caractère fort et qui sait où elle veut aller. Son passé ne lui a été évoquée que par son grand-père à travers le livre à ruban bleu « Jiddo et moi »

Jiddo est le symbole de l’exil. Celui qui prend en considération sa condition et qui, intrinsèquement, veut s’élever. Pour cela, il fait le choix de partir vivre à l’étranger. D’abord parti au Koweït, il termine son chemin aux Etats-Unis. Débrouillard et courageux, c’est avec beaucoup de témérité, dans un pays aux antipodes d’où il vient, mais un pays « des possibles », qu’il va se battre pour récupérer sa petite fille et revenir là où son cœur est toujours resté : la Palestine. Je ne raconte pas toute l’histoire car je vous laisse découvrir son parcours.

Il est difficile d’écrire quelques lignes sur tous les personnages du roman car cela serait trop long mais Susan Abulhawa a décrit une galerie de personnages très attachants qui ne vous laisseront pas indifférents.

Doucement les pièces du puzzle s’imbriquent

les unes dans les autres.

Magnifique écriture d’une douceur amère sans pareil. Comme un puzzle, les pièces sont éparses dans le roman, les ellipses sont très présentes et vous laissent le soin d’imaginer ce qui a pu se passer. L’auteur promène son lecteur dans des périodes parfois chronologiques et d’autres fois complètement débridées. Concernant, les lieux, elle nous balade de Gaza aux USA en passant par l’Egypte. Ce qui d’emblée peut paraître désordonnée prend tout son sens quand doucement les pièces du puzzle s’imbriquent les unes dans les autres.

L’auteur offre à son lecteur de magnifiques descriptions. Très touchantes, elles viennent appuyer des moments précis où les émotions et les sentiments affleurent. Le choix du vocabulaire vient renforcer les descriptions pour nous immerger encore plus profondément dans un monde aux antipodes de nous où chaque jour est une petite victoire. Le travail sur le ton des personnages est très bien écrit, il vient apporter une touche de fraîcheur dans le malheur ambiant où la survie est un effort de tous les instants. La narration du livre est assez soutenue car les points de vue changent régulièrement, le lecteur devra s’accrocher parfois mais en fin de livre, il en tirera une grande satisfaction lorsque tous les points de vue viennent se compléter et donnent finalement une couleur soutenue et intense à ce très beau roman. Comme une ritournelle, ce « bleu entre le ciel et la mer » apparaît comme un refrain durant toutes les générations traversées par le récit. Coincé entre les limites que lui impose Israël, il ne reste que ce bleu…comme une aura apaisante, une allégorie de l’innocence. Cette caractéristique propre à certains membres de la famille apporte une touche de fantastique et de magie. Cet élément est une illustration de la pureté des enfants face aux horreurs qui les entourent, une manifestation surnaturelle de protection censée apaiser les tensions, c’est une image qui vient à contre-courant de la réalité ambiante violente et injuste. Le bleu est la couleur symbolique du rêve, elle est l’expression d’une certaine forme de sérénité et de calme intérieur. Comme la couleur de l’eau, elle exprime la vie et l’introspection personnelle. Synonyme de liberté, on peut aisément comprendre le choix de l’auteur dans ce roman.

Nous sommes en présence d’un sublime livre où la lutte dans tous les sens du terme prend tout son sens. Une vraie épopée de femmes battantes qui luttent. Ce livre est la cristallisation d’une lutte courageuse pour une forme d’indépendance. Si vous aimez les histoires de personnages qui résistent à l’adversité tout en restant dignes dans leurs combats, alors lisez-le. Cette fresque magnifique qui flirte souvent avec l’intime vous permettra de comprendre les motivations d’un peuple en résistance. Encore une fois, les éditions Denoël propose une œuvre sublime, loin du regard géopolitique habituel, pétri de petites histoires de combats de femmes dans la grande.

Ce livre vous apportera un grand questionnement sur vos origines, notamment à travers les réflexions de Jiddo qui nourrissent Nour au plus profond de son inconscient. Certaines réflexions m’ont vraiment questionné sur mon parcours et mes origines. Susan Abulhawa nous propose un roman puissant avec plusieurs niveaux de lecture.

Titre : Le bleu entre le ciel et la mer

Auteur : Susan Abulhawa

Éditeur : Denoël

ISBN : 9782207131015

Publié dans Roman, Roman historique | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Il reste la poussière – Sandrine Collette

il-reste-la-poussiere

« Comme on connaît les siens, on les abhorre » Balzac

« Il reste la poussière » est le nouveau roman de Sandrine Collette paru aux éditions Denoël. Ce nouveau livre est très attendu suite aux beaux succès de l’auteur avec notamment « Six fourmis ». Cette fois-ci l’histoire est aux antipodes des précédentes car elle se situe en Patagonie, territoire situé à l’extrême sud de l’Amérique du Sud. C’est un lieu sec et froid où la rudesse de la vie va permettre à l’auteur de nous présenter une histoire authentique et impressionnante. Pour écrire son livre, l’auteur n’a pas hésité à se rendre sur place et a sûrement été happée par la beauté des lieux. Cette histoire noire va vous emporter dans les confins du globe et de la psychologie humaine.

Patagonie. Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l’un à l’autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d’épineux.
Cet enfant, c’est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l’a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d’une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence. Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien.
Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d’immenses domaines, l’espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l’étau de terreur et de violence qui l’enchaîne à cette famille ?

L’intrigue prend sa source autour d’une famille pauvre de quatre garçons qui sont sous les ordres d’une mère. L’absence du père a forcé les enfants a grandir plus vite que les autres. Depuis leur plus jeune âge, ils doivent s’enquérir de toutes les tâches liées à leur « estancia ». Ils se débattent à travers les moutons sur les « criollos » et sont accompagnés de leurs chiens. Ce qui pourrait être une partie de franche fraternité est en réalité un calvaire pour le plus petit Rafael. En effet, il est le souffre douleur des frères, leur chose, qu’ils utilisent à leur bon vouloir, pour s’amuser. Chaque enfant cherche à trouver sa place dans cet ersatz de famille. La mère acariâtre tient durement les rênes de la maison en ne laissant aucune place à la tendresse. Suite à un pari complètement fou après des excès d’alcool, la famille va éclater et le matriarcat va être remis en cause au quotidien. Une découverte achèvera de détruire le semblant d’unité et bouleversera le destin des membres. L’intrigue se déroule sur plusieurs niveaux et offre ainsi de nombreux rebondissements.

Plusieurs sujets sont abordés dans ce livre. La famille est ici un des thèmes principaux du livre, la mère la tient avec une poigne de fer. Les quatre enfants ont des relations ambiguës, tantôt frères et tantôt ennemis. En effet, la première scène du livre donne le ton de l’histoire, elle sera noire et violente. Dans ce monde de taiseux, on ressent la puissance des silences et des regards qui en disent longs. Sandrine Collette a réalisé un magnifique travail dans les descriptions et les tensions entre les divers protagonistes sont réellement palpables. Une hiérarchie s’est créée dans la fratrie en l’absence du père. D’ailleurs, ce père absent est à l’origine de toutes ses relations. Les enfants sont obligés de grandir plus vite que prévu, ils ont en charge la estancia et la mère ne les considère plus comme des enfants mais comme des hommes ou des forces de travail. In fine, la loi du plus fort s’installe insidieusement. Cela emmènera le jeune Rafael à subir les pires atrocités car étant le dernier de la fratrie, il ne peut encore supporter la charge de travail des autres.

L’innocence est présente dans ce livre. Paradoxalement, c’est par son absence implicite qu’elle brille. En réalité, elle est confrontée à d’autres inclinaisons. On peut opposer l’innocence du jeune Rafael à ses autres frères. Elle va disparaître et obliger les frères à grandir plus vite que prévu. Plus ciblé que les autres, le plus jeune va devoir sortir de cet état pour survivre car la mère feint de ne pas voir son fils maltraité par les autres. Comme si par son silence, elle approuvait l’attitude des grands. Pour elle, c’est vrai qu’il est une bouche de plus à nourrir, c’est vrai qu’il est encore trop petit pour travailler, c’est une sorte de boulet qu’il faut qu’elle garde à ses basques et qui lui renvoie constamment l’image de ce père absent…

L’extrême loyauté des enfants envers la figure maternelle est impressionnante malgré toutes les brimades et l’autorité qu’exerce la mère sur ses enfants. Un peu comme « le syndrome de Stockholm », les enfants agissent sans se plaindre mécaniquement, cherchant tous un regard approbateur de la mère. Ils vivent en autarcie dans ces grandes estancias isolées où l’autre se fait souvent absent. La découverte du monde par Joaquin va ouvrir une brèche dans la vie de la famille.

Implicitement, les personnages vont tous chercher à s’extraire de leurs conditions, chacun à leur manière. En tout cas, ceux qui chercheront à se dépasser ou du moins à découvrir autre chose s’échapperont de cette prison. Durant l’évolution du récit, ceux qui refuseront cette condition auront une fin tragique. Rafael est un magnifique exemple, tout en restant loyal à ses origines et aux préceptes qu’il a reçu, par sa capacité à s’extraire et et à se montrer grand, il va expier les fautes familiales et rebâtir ce qui aurait du toujours être. Comme un chemin initiatique, il va subir des épreuves et toutes les surmonter. Il en sortira grandi et le lecteur suivra avec plaisir son ascension, je note le nom du dernier chapitre choisi par Sandrine Collette : « Rafael, toujours »…On ressent chez l’auteur à quel point, elle s’est épris de compassion pour ce personnage qui renverse toutes les situations. Très beau clin d’œil et magnifique hommage où l’on peut voir le génie de l’écriture.

Le décor de l’histoire est indissociable de l’intrigue. Rigide et difficile, il est une métaphore des sentiments des personnages. Les cœurs sont secs et arides. D’amour, il n’en est plus question où du moins, il est dans une impasse. Même au sein de la fratrie, des alliances sont passées pour pouvoir survivre et se faire entendre.

A la manière des espaces arides et secs, le cœur vit la même météo. Le temps présent dans ce livre est difficilement identifiable. Sandrine Collette a voulu surement figer le temps pour rendre ce récit encore plus vrai et qu’il devienne intemporel. Dans ces grands espaces, les durées ne sont plus mêmes. La nature donne le « La » de la vie.

Rafael est le personnage principal de l’histoire. Tout le récit s’articule beaucoup autour de son personnage. En effet, il est le point de jonction entre le passé et le futur. Souffre-douleur de ses frères, il a une extrême force en lui qui lui permet de tenir. Intelligent, malgré toutes les brimades qui veulent lui faire croire le contraire, il est loyal et est d’une pureté sans égale dans l’estancia. On pourrait le traiter de naïf mais ce n’est que relatif à ce qu’il a vécu dans la ferme sous le joug de la ferme où la mère condamne ses enfants à vivre dans un autre siècle. Rafael est un personnage qui va grandir et devenir très loyal envers une idée qu’il s’est faite au cours de la déchéance des frères…remettre l’estancia sur pied. Redresser ce qui n’aurait jamais du décliner. Comme un péché originel du à sa naissance ou à l’absence de son père qu’il doit laver, il va expier les fautes une à une. Le livre s’ouvre sur une scène atroce où ses frères s’amusent à le lancer comme une vulgaire chose, ils lui enlèvent son humanité, son droit de vivre. Cela illustre aussi sa condition de vie vis à vis de sa mère, il n’est qu’une bouche à nourrir de plus et ne s’intégrera jamais à la fraternité.

La mère est un personnage très important dans ce livre car elle est celle par qui tout commence et par qui tout se termine. Personnage aigri et détaché, on a du mal à la cerner au début du livre. On peut noter que Sandrine Colette a fait le choix de ne pas donner de nom à cette mère, elle en perd son coté maternel finalement, cette chaleur humaine source d’amour. Cependant, plus on avance dans l’histoire et plus elle installe la tragédie. Dans la structure du récit, ses décisions pèseront lourds sur l’issue de sa famille. Elle en porte l’entière responsabilité. Elle mène son existence comme un fardeau, quelque chose de mécanique, de ritualisé où elle n’a pas à se morfondre dans ses propres remords. Sa déchéance sera tragique.

Sandrine Collette a un style percutant qui place ici les personnages dans une dureté du paysage qu’elle parvient parfaitement à nous faire saisir. Les phrases courtes mettent en valeur la parole des gens où l’économie des mots n’est pas dénuée de sens pour autant. Nous sommes dans un roman qui illustre parfaitement le fait que la forme peut servir le fond. L’auteur possède un style qui épouse parfaitement les conditions difficiles des relations mises en place dans ce livre. L’émotion affleure dans chaque parole. L’auteur a fait le choix dans la construction de son livre de changer le point de vue de l’histoire à chaque chapitre. Chacun porte le nom d’un personnage et nous livre une vision de l’histoire non manichéenne, à savoir un unique point de vue simple et basique. Grâce à ce procédé, le roman prend une dimension particulière qui permet une vision plus globale sur la trame narrative. Difficile de juger un personnage dans ce cas-là, lorsque l’on a tous les éléments en main. De plus, grâce à ce choix narratif, nous allons pouvoir confronter des pensées, des visions aux antipodes sur un événement de l’histoire. Nous pouvons voir aussi l’évolution des protagonistes qui par la force des choses prennent des directions diamétralement opposées. Le livre suit l’évolution des frères sur plusieurs périodes de l’enfance et de l’adolescence. En usant de l’ellipse, le tableau continue de se noircir pour les personnages. Plusieurs fois, le livre flirte avec le « nature-writing » à l’américaine. Les grands espaces apporteront de nombreuses émotions aux lecteurs. Les magnifiques descriptions, à couper le souffle et éprises de liberté, viendront étayer cela. Les exemples qui illustrent le mieux cela sont les chevauchées des « criollos », lancés à toute allure dans les steppes arides et épineuses.

Sandrine Collette nous livre ici un magnifique roman d’une immense intensité. Ce livre marquera le début d’année des lecteurs et est un vrai coup de cœur pour moi. Dans la suite logique de ses autres livres, l’auteur ne déçoit pas. Tout du « nature-writing » est présent dans cette œuvre. De l’intensité, de l’émotion, des non-dits…un cocktail parfait pour mettre en scène un roman noir. Malgré la dureté des épreuves présentes dans le récit, ce livre vous réservera une magnifique lecture qui fera légion dans cette année 2016. Sur le bandeau du livre était écrit en gros : Magistral….Les éditions Denoël ne se sont pas trompées. En effet, on tient entre les mains un  roman « magistral ».

Titre : Il reste la poussière

Auteur : Sandrine Collette

Éditeur : Editions Denoël

ISBN : 9782207132562

Publié dans Roman | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Midi noir – Patrick Valandrin

Patrick_Valandrin_-_Midi_Noir

« Midi noir » est un polar écrit par Patrick Valandrin, il s’inscrit dans la collection « roman noir » aux éditions de « la différence » que nous avons largement abordé sur ce blog. Ce livre est un premier roman parue le 8 octobre 2015.

Dans un bourg viticole de Provence, un ouvrier agricole s’accuse du meurtre de celui que tout le monde appelle l’Arabe. Or la police ne trouve aucune trace du cadavre. Le commissaire Jean-Yves Grenier, récemment muté dans le Sud, et sa ravissante assistante Marjolaine, cherchent à comprendre ce qui se cache derrière cette curieuse affaire. Chantage, corruption, escroquerie ? Comme le dit la jeune femme :  » Rien n’est carré dans le Midi, rien n’est jamais blanc ou noir, les bons et les méchants ne sont pas ceux qu’on croit. «  Dans ce décor de carte postale, trop beau pour être vrai, les tensions s’exacerbent tandis que la température grimpe.

C’est un monde fermé

avec ses codes et ses secrets.

Ce polar nous transporte dans la région du Sud de la France, nous allons suivre l’enquête du commissaire Jean-Yves Grenier qui débarque de Strasbourg pour relancer sa carrière. Le décor est rapidement planté, l’intrigue se déroule dans le monde viticole. C’est un lieu agréable presque jamais vu pour moi dans un polar mais le cadre se prête énormément à l’histoire. C’est un monde fermé avec ses codes et ses secrets. L’auteur a su parfaitement distiller ce climat secret qui se joue en arrière-plan, qui n’est pas forcément explicité mais qui se ressent énormément. Cela passe notamment par l’attitude de l’enquêteur et ses réflexions. L’auteur a fait le choix d’un narrateur omniscient ce qui nous permet de n’avoir aucune zone d’ombre sur l’avancée du raisonnement.

Le lieu magique est comme un personnage dans cette histoire avec ses coteaux historiques. Les traditions qui perdurent… on a une jolie carte postale. L’auteur fait la part belle aux descriptions du paysage qui permettent au lecteur de parfaitement imaginer le décor et d’être en osmose. L’essentiel du livre tourne autour des rapports humains sur plusieurs niveaux. On peut voir les rapports entre des concurrents, ceux liés au pouvoir et comment l’auteur lie tout cela dans une intrigue bien ficelée. Les petits arrangements sont légions dans une région viticole où les traditions perdurent. En aparté, le lecteur en apprendra beaucoup aussi sur certaines techniques comme le mélange des vins, les cuves…et « la vente de papier »…etc.

L’archétype du détective

comme dans « Pulp » de Bukowski.

L’auteur nous a dressé une très belle galerie de personnages dans son œuvre. C’est pour moi, le point fort de ce polar. Jean-Yves Grenier est le héros du livre. Au poste de police, tout le monde le surnomme : « le Jygues ». C’est un commissaire qui relance sa carrière en changeant de région après avoir vécu un drame personnel là où il vivait. Il est l’enquêteur principal et a une assistante. Tout au long du récit, nous apprenons énormément sur sa vie avec de nombreux flashbacks. C’est une personne plutôt réservée mais, lorsqu’il est alcoolisé, il dévoile sa vraie nature. pour moi, il est un peu l’archétype du détective comme dans « Pulp » de Bukowski. Il passe par toutes les émotions mais reste quelqu’un de sûr, solide et fiable lorsqu’il est sur le terrain. Un brin provocateur que cela soit dans ses méthodes ou ses relations avec les autres, il ne manque pas de faire réagir les individus. Durant le livre, on comprend qu’il est un peu handicapé en termes d’émotions par rapport à ce qu’il a vécu. Durant toutes les enquêtes, l’auteur montre bien par le choix des pensées, les expressions utilisées que le Jygues mène l’enquête avec ses contraintes et ses démons. Dans certaines situations, on pourrait clairement le qualifier de « torturé ». C’est un personnage très attachant malgré ses manières parfois déplacées Celles-ci sont vite oubliées lorsque l’on a tous les éléments de la psychologie du commissaire.

Marjolaine Pamier est l’assistante du commissaire. Elle joue un rôle important dans le livre car elle est un peu le catalyseur du Jygues, c’est grâce à elle que l’on va en apprendre plus sur le commissaire. Profil type de la fille incomprise dans son service, tout le monde semble se moquer d’elle. Elle passe dans son service pour une intellectuelle qui s’est trompée de voie. Il n’y a que le Jygues qui comprend qui elle est réellement et il décide de la prendre sous son aile. Elle est pugnace et ne se laisse pas marcher dessus. Son mentor et elle vont se comprendre et se dévoiler au fur et à mesure des têtes à têtes. Perspicace, elle ne laisse rien au hasard et ne perd jamais de vue son objectif.

Patrick Boileau est le commissaire divisionnaire, supérieure du Jygue. Il est le contrepoids de Grenier. C’est un homme assis dans sa fonction avec son réseau. Il est au courant de tout ce qui se trame dans les coulisses de sa région mais ne veut pas faire de remous comme les élections approchent.

Le premier polar de

Patrick Valandrin est bien mené.

Patrick Valandrin, dans son premier livre, a très bien rempli le cahier des charges du bon polar. Tout est là, juste là sous notre nez et pourtant nous ne le voyons pas. L’auteur nous balade dans l’intrigue en semant les pistes et en faisant régner la confusion sur le dénouement. Ce polar s’articule entre plusieurs mouvements, des phases où l’on est dans l’enquête et d’autres plus intimistes où l’on découvre la psychologie des personnages. L’écriture est fluide avec un style franc et sans détour. Elle porte bien l’intrigue et l’évolution des protagonistes.

Le premier polar de Patrick Valandrin est bien mené. Malgré quelques ficelles, on y trouve le cahier des charges du bon roman policier : un commissaire charismatique avec beaucoup de défauts mais pugnace, du chantage et des coups bas etc. Les éditions de la Différence continuent d’éditer des premiers polars efficaces. Celui-ci vous fera passer un bon moment de lecture.

Titre : Midi noir

Auteur : Patrick Valandrin

Éditeur : La différence

ISBN : 978-2-7291-2188-4

Publié dans Enquête, Polar | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Sur la réserve – Carole Mijeon

sur la réserve

« Sur la réserve » est le premier roman de Carole Mijeon aux éditions Daphnis & Chloé. C’est un roman d’anticipation se présentant sous la forme d’un journal de bord à la première personne. Un récit qui tombe à pic en lien avec l’actualité en plein accord avec la Cop 21 actuelle.

« Et s’il n’y avait plus de pétrole en France ? »

Un matin, Ludovic tombe bêtement en panne d’essence à la sortie de son village. Rien de grave à priori, pourtant ses ennuis ne font que commencer et sa vie en sera bouleversée à tout jamais. Car la pénurie de pétrole qui paralyse le pays interdit toute faiblesse ou indolence.

Jour après jour, Ludovic raconte ses mésaventures, ses petites victoires et ses grandes médiocrités. Son monde s’écroule et il n’a rien vu venir. Personne n’a rien vu venir. Le pays plonge dans le marasme et la société se tourne vers la débrouille.

Le thème anticipatif est de plus en plus en récurrent dans la littérature, beaucoup de livres traitent d’un thème lié à une angoisse de l’avenir. Rapidement, on peut citer « Le village évanoui » de Bernard Quiriny ou dans un autre registre « Ravage » de Barjavel. « Sur la réserve » s’inscrit donc dans cette lignée d’histoires qui ont pour base une forme de « huis-clos » propice à ouvrir une nouvelle problématique à celle déjà en place.

Carole Mijeon aborde un sujet qui pourrait faire partir d’un futur proche. Le sujet est vraiment ambitieux car il navigue entre deux sentiments. Cela nous semble presque impossible que l’homme en vienne ainsi à arriver au bout des réserves (naïveté humaine), on touche presque au genre fantastique tellement notre société ne peut le concevoir, assise sur ses certitudes. En même temps, quelque chose s’est insinué au fond de nous, on a pris conscience que cette éventualité est peut-être envisageable un jour…telle sera la douleur des personnages…

Ce roman est aussi une forme de dénonciation de la société de consommation, cette dépendance au pétrole que l’on ne mesure pas forcément au quotidien, il est présent partout, pas uniquement dans le carburant mais aussi dans de beaucoup de produits usuels. Même si ce roman ne se veut pas un pamphlet écologiste, le lecteur comprend l’urgence de changer qui se trame en arrière plan. La conscience de changer nos façons de faire est amenée de façon douce, seul le pétrole manque au début…puis tout se désagrège en quelques jours.

« Les mœurs et les idéaux des individus vont bouger. »

Dans l’urgence, la société s’organise comme elle peut. Le centre névralgique de la vie reprend tout son sens avec la place du village et les allocutions régulières du maire qui tente du mieux qu’il peut de calmer les mécontentements de ses concitoyens. L’événement étant si soudain, les collectivités sont dans la réaction. Rapidement, on voit resurgir des fantômes des heures sombre du passé : rationnement, files d’attente, comptage. Les leçons du passé sont toujours là pour rappeler aux hommes que rien n’est jamais vraiment terminé. Encore une leçon à retenir pour beaucoup de citoyens. En lien avec cela s’ajoute une forme « d’urgence de la pensée » car en effet, les mœurs et idéaux des individus vont bouger. On n’agit pas et on ne pense pas de la même façon selon certains facteurs comme la faim, l’argent, le contexte politique ou la guerre…les exemples sont nombreux : « Le calvaire que nous vivions attisait notre égoïsme ».

Dans le repli continu du village qui se referme sur lui de jour en jour, un huis-clos se met en place. Tout le monde épie tout le monde. Tout se sait, rien n’échappe au regard des voisins. Rumeurs et messes basses deviennent le quotidien des échanges entre villageois. Les sentiments, comme dans tous les lieux clos, sont exacerbés et peuvent rapidement être mal interprétés.

Dans cette suite de catastrophes, on remarque que les convictions des protagonistes volent en éclats. Un constat est à faire, il s’agit de l’échec d’un mode de vie basé sur le pétrole. Certes, force est de constater à la lecture qu’il se passe quelques chose dans les relations commerciales avec d’autres pays mais même ainsi, personne n’avait vu venir cette crise.

Ce nouveau contexte va entraîner des mutations sociétales inattendues car tous les rapports vont être modifiés. En effet, au niveau social, la richesse telle qu’on la perçoit aujourd’hui va changer de critères. Au royaume de la débrouille, un objet parfois insignifiant peut prendre énormément de valeur (cf le vélo). Ainsi, les riches ne sont pas forcément ceux qui vont s’en sortir le mieux. Certains d’ailleurs refusent cet état et préfèrent baisser les bras en se donnant la mort tellement ce revirement de situation est insupportable pour eux. La valeur de la « terre » va reprendre ses lettres de noblesse que cela soit pour l’individu ou la collectivité. Celui qui possède un petit lopin de terre à cultiver possède une grande richesse et attise la jalousie des autres. Le rapport entre les sexes est bousculé, peu de place pour la femme dans cette catastrophe. Dans ce roman, elle est cantonnée à des activités de base, sans lui laisser la possibilité de s’émanciper (garder les enfants, faire à manger…). L’homme est occupé à gérer la sécurité du village et à faire des rondes de nuit pour veiller aux intrusions dans ce territoire nouvellement défini.

De surcroît, plus le village se replie sur lui-même, plus il doit faire à un questionnement très en lien avec notre actualité. Le village doit-il accepter « les réfugiés du pétrole » ? Tout un débat se crée et le peu d’humanité qu’il reste aux habitants va être mis à rude épreuve entre les partisans du pour et du contre. Un vrai débat sociétal, une allégorie de notre quotidien où la lucidité et l’objectivité vont être questionnées.

« Deux éducations différentes se confrontent. »

Ludovic est le protagoniste principal du roman, c’est un jeune trentenaire qui vit à la campagne. Il retouche les photos pour les publicités. Rapidement, il va être en difficulté, il survit dans ce monde où il n’a jamais réussi à anticiper. Il est profondément humain même si la faim tiraillant, il commence doucement à convoiter le jardin de sa voisine. Le repli de la société sur elle-même lui pose vraiment un cas de conscience qui va le suivre durant toute l’intrigue de ce roman. Il a du respect pour les gens car il développe un comportement protecteur concernant ses proches que cela soit sa voisine ou concernant son amie qui a un enfant.

C’est un personnage non dénué d’ironie dans ses propos, il a gardé un semblant d’humanité (du moins,  il le croit encore).

Agathe semble être la contre-mesure de Ludovic avec son laconisme faussement naïf. Elle souhaite aider Ludovic mais en lui faisant prendre conscience des choses. Chaque aide résonne avec un tintement de reproche sur ce qu’il a réalisé dans sa vie et sur son manque d’anticipation. Parfois, on ne sait pas trop si elle plaint notre héros ou si elle se moque de lui.

Finalement, au travers de ces deux personnages, il s’agit de deux éducations différentes qui se confrontent et bien au-delà de cela, ce sont deux conceptions de la vie aux antipodes qui se rencontrent.

La difficulté principale est d’accepter sa condition, de prendre la mesure de celle-ci puis de s’en s’extraire pour avancer. Ludovic et Agathe représentent deux mondes qui s’affrontent sur plusieurs aspects : âge (vieux, jeune) / sexe (homme vs femme) / mode de vie (jouissance direct vs crainte du futur)

« La forme choisie du journal

contribue à rendre le récit vivant. »

Carole Mijeon possède un style vif et concis qui met bien en valeur l’urgence de la situation que vivent les personnages. La forme choisie du journal contribue à rendre le récit vivant, authentique et donne l’impression de chasser le superflu pour aller à l’essentiel. Le rôle des chapitres, avec cette répétition continue « sans pétrole » qui martèle le message, fixe la difficulté de la société et telle Sisyphe, nous rappelle que tout est à reconstruire quotidiennement. De surcroît, la ponctuation du texte, saccadée, donne du rythme au récit et illustre les sentiments qui traversent notre héros.

Le narrateur de cette histoire est le héros principal de cette histoire ce qui nous permet de tout connaître sur les aspects de l’histoire. Au niveau des descriptions, les moments de faim sont vraiment bien décrits. On souffre avec le protagoniste. Il y a une vraie véracité proche de l’identification dans l’écriture de l’auteur.

Carole Mijeon réalise parfaitement une description évasive des gens du stade, on ne voit plus l’autre comme nous mais comme une forme humaine floue. On ne se reconnait plus car les gens voient au travers du prisme de la crise. Comme aujourd’hui, on oublie que les réfugiés sont des êtres humains car on se replie sur soi-même tellement la société rend méfiant et aspire au repli.

On peut faire un parallèle avec l’arrivée des réfugiés actuellement en France et la méfiance de certains à cause du contexte, à la télévision, on voit des personnes, des formes qui avancent mais que nous reste t’il de ces images une fois la télévision éteinte…

Le rêve est la dernière chose agréable qui subsiste pour le héros comme une faille spatio-temporelle où Ludovic renoue avec des moments de douceur de son ancienne vie.

Le glissement des pensées de plus en plus extrêmes se fait ressentir de plus en plus lorsque l’on avance dans le récit. Autrefois, l’ami devient rapidement celui dont on se méfie, dont on a peur (cf l’arrivée des gens au stade)

Un livre qui sort dans « un contexte social particulier »

Un livre qui sort dans « un contexte social particulier » et qui trouve de l’écho dans notre perception quotidienne des événements actuels. Pour un premier roman, Carole Mijeon signe un très beau récit qui se lit de façon très fluide. Le sujet est certes de plus en plus récurrent mais pour autant, ce livre tire son épingle du jeu en apportant un éclairage intéressant sur un élément de notre quotidien que l’on manipule sans s’en rendre compte. Comme un cri d’alarme, ce livre prête à ouvrir les consciences sur un futur peut-être pas si éloigné que cela. Ce livre s’inscrit dans les lectures que j’ai pu avoir avec des références comme « Le village évanoui »,  » Ravage », « La route » ou encore « Dôme ». Vous passerez en tout cas un agréable moment de lecture.

Titre : Sur la réserve

Auteur : Carole Mijeon

Éditeur : Daphnis & Chloé

ISBN : 979-10-253-0048-0

Publié dans Journal, Roman | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le fil rouge – Paola Barbato

B26616

« La conscience règne et ne gouverne pas » Paul Valéry

« Le fil rouge » est un polar de l’auteur italienne Paola Barbato et traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza. Ce livre fait partie de la collection « Sueurs froides » aux éditions Denoël, il est sorti le 05/11/15. En outre, il possède une très belle couverture. Cette histoire est bâtie en 3 parties avec un épilogue en plus. Elles apportent un souffle nouveau qui relance sans cesse l’histoire. Elles permettent une gradation dans la tension et le suspense. Pour terminer, nous aboutissons à l’épilogue avec une fin magistrale qui tient toutes ses promesses.

« Black-out complet. »

« Le fil rouge » nous raconte l’histoire d’Antonio Lavezzi, ingénieur de profession, qui suite au meurtre de sa fille Michaela, a vu sa vie éclater. S’absentant quelques minutes de son domicile pour un chantier dont il a la charge. Il rentre chez lui, trouve la porte ouverte puis est assommé, laissé pour mort, black-out complet…Un mois de coma plus tard, il se réveille de son cauchemar et ignore tout ce qui s’est passé… Dans la maison familiale, sa jeune fille de treize ans Michaela a été violée puis étranglée, sans que personne n’ait pu être là pour lui porter secours. La scène du meurtre est abominable… Tirant des conclusions sur les irresponsabilités de son mari, le couple que forme Antonio et Lara se brise. Antonio se réfugie dans une forme de « mutisme professionnel ». Il règle sa vie comme une horloge ne se laissant aucun répit ou temps mort pour penser aux circonstances du malheur qui l’accable perpétuellement.
Quelques années plus tard, dans un des chantiers qu’il mène, un cadavre est découvert. Il ressent que ce meurtre n’est alors qu’une mise en scène pour l’interpeller. Le lendemain, il découvre inscrit un message qui lui promet de lui livrer le nom de l’agresseur de sa fille s’il suit une sorte de cheminement dont il ignore le contenu. Le commanditaire qui se fait appelé « l’Assassin » le contacte pour qu’il devienne le rouage d’une série de meurtre. Menant son enquête en parallèle, sa vie va être bouleversée…

L’intrigue s’installe rapidement. Elle est basée sur un schéma connue mais toujours efficace autour d’un homme qui cherche à se venger. Elle prend place en Italie, dans diverses villes italiennes. Nous suivons les déambulations du héros qui est un rouage d’un mécanisme plus grand que lui basé sur la vengeance. Un peu comme dans « l’expérience de Milgram », chaque phase est découpée en ordre dont personne ne connaît la suite logique. Toutes imbriquées, un plan terrible se met alors en route d’une précision implacable.
On pourrait parler d’une forme de construction double dans l’histoire, un mélange détonnant de « Dr Jekyll et Mr Hyde«  avec des phases réflexives et d’actions. L’intrigue est parfaitement ficelée et tient toutes ses promesses jusqu’au dernier chapitre. L’auteur balade son lecteur en le laissant dans le flou et petit à petit, tout se distille, la peur, l’incompréhension et la brutalité. Ce mélange s’opérant de pages en pages promet un dénouement magistral qui vous scotchera jusqu’à la fin.

« Quelqu’un paiera à un moment ou un autre. »

Comme dit dans l’intrigue, le thème général du roman est la vengeance. Un individu comme tout le monde est frappé du sceau de l’injustice et cherche justement à se faire justice par tous les moyens. Cela revêt une forme de rédemption pour lui. Il n’arrive pas à éteindre le feu de celle-ci en laissant ce crime impuni. Il n’arrive plus à trouver d’équilibre dans sa vie comme aurait pu induire une revanche. Ici, pas de tergiversations, quelqu’un paiera à un moment ou un autre. La vengeance augmente la violence de l’œuvre et rajoute en intensité dans l’épaisseur des personnages. Il n’y a pas de transcendance de la justice ici, c’est « œil pour œil, dent pour dent » : « La douleur est un fil subtil »…

On peut citer dans cette histoire trois personnages principaux, ou qui du moins, ont un rôle très important.
Antonio est le personnage principal. Il est pragmatique, cartésien mais au final lâche malgré ce désir de vengeance à l’intérieur de lui. Suite à l’assassinat de sa fille, il va faire une forme de « fuite en avant » mais tout en gardant au fond de lui cette rancœur, genre de détonateur, que l’Assassin ne manquera pas d’actionner. Le chaos règne chez celui qui cherche en vain le contrôle. Sa difficulté à se projeter dans l’avenir ainsi que ses échecs avec les conquêtes féminines ne sont que les signes d’une angoisse de castration liés à la culpabilité qui le ronge. De page en page, cet homme calme va être rongé par « l’intranquilité ». La folie le menace et gagne de jour en jour du terrain : « Le doute est le mal. Le doute est le poison ». Attirant les regards et les interrogations de ceux qui l’entourent, il trouve des stratagèmes pour se justifier mais compris bien que cette fièvre qui désormais l’anime ne pourra prendre fin qu’en réparant son erreur initial.
L’autre personnage important du récit est l’Assassin. C’est un homme mystérieux, on ne sait rien sur ses motivations qui le poussent à mettre en scène des crimes. Même si dans la 3ème partie du livre, tout semble limpide sur son identité, Paola Barbato parvient à maintenir le suspense jusqu’aux derniers instants où elle nous le livre sur un plateau.
Finalement, il y a Lara, l’ex-épouse du héros. Elle est un peu la personne morale de cette histoire, celle qui contrebalance l’attitude d’Antonio. Elle est une femme forte, elle prend des décisions. Elle est le contrepoids d’Antonio. C’est une femme sûre, solide et fiable. Elle joue un rôle important dans l’histoire car elle est celle qui a découvert le corps de son mari inconscient et celui de sa fille. Seule, elle a du affronter toutes les épreuves alors que son mari était plongé dans le coma à l’hôpital pendant plus d’un mois.
Il est plus facile pour elle de reprocher la faute à Antonio, son incompétence que d’admettre la réalité.
Dans l’histoire, nous pourrions citer l’entrepreneur d’Antonio qui vient apporter une touche de légèreté et parfois d’humour qui permet de relâcher la tension de l’intrigue et de rendre les personnages plus humains et attachants.

« Les pages défilent à toute allure. »

L’écriture de ce roman est extrêmement fluide et le récit glisse parfaitement, les pages défilent à toute allure. La traduction, parfaite, garde toute la fraîcheur du récit. Paola Barbato a inclus dans son récit les pensées d’Antonio. C’est assez déstabilisant au début car on a du mal à voir où il veut aboutir. De plus les pensées sont écrites en italiques afin de bien montrer la séparation entre le personnage publique et l’intériorité. Intérieurement se joue une partie où Antonio lutte contre ses pensées internes qui sont déroutantes, parfois incompréhensibles mais qui construisent une pensée finale qui aboutiront au paroxysme de l’œuvre.
Les chapitres courts oscillent entre moments réflexifs et d’actions, nous sommes toujours dans cette structure double qui se répercute aussi dans la structure de la narration. L’écriture de Paola Barbato est incisive et prend toute son ampleur dans les phases de dénouement, donnant un rythme haletant aux actions. Grâce à une écriture précise, elle parvient parfaitement à créer un climat de tension notamment lorsque le héros découvre les messages : des phrases simples et épurées plongent le protagoniste dans une profonde réflexion. Toute la difficulté dans le polar est de garder le lecteur dans une forme de questionnement ou de vigilance tout en restant dans un langage simple et clair, le défi est ici parfaitement relevé.

Paola Barbato apporte un vrai plus à son histoire en nous permettant d’analyser les pensées d’Antonio. De plus, par les petits indices qu’elle disperse ici et là dans l’histoire, comme des petits cailloux, elle montre le chemin à son lecteur. Rien n’est cousu de fil blanc et la compréhension ne se déroulera que dans le dernier mouvement du livre. Les descriptions sont excellentes et viennent servir une galerie de personnages tous plus ou moins plongés dans la tourmente d’un drame intime et profond. Elles viennent servir aussi les scènes violentes du livre où le crime sans fard est angoissant, troublant et ne manquera pas de vous mettre la nausée (notamment la scène du meurtre de la jeune fille). Paola Barbato soigne aussi les petits détails comme des petites brèches qui permettent de voir pendant quelques instants des lueurs d’humanité. On peut penser notamment à la photo de Michaela avec les 3 doigts de pied qui dépassent du linceul mortuaire qui feront enfin exulter la douleur du héros principal et lui tirera les larmes qu’il n’avait jamais réussi à avoir. Dans les scènes parfois difficiles, l’auteur utilise une écriture qui flirte parfois avec la poésie. Dans certaines scènes notamment, elle imprègne son récit d’une touche très intimiste, qui rajoute en véracité, et qui ne manquera pas de réveiller en vous de la compassion. Témoin des scènes, nous assistons à la longue descente aux enfers d’Antonio.

« Une histoire qui puise son essence

dans des sentiments exacerbés »

Nous sommes ici en présence d’un excellent thriller qui ne manquera pas de vous garder en haleine. Même si les codes sont assez connus et le schéma récurrent, l’histoire ne perd pas en énergie. Le lecteur est rapidement propulsé dans l’action et il n’y a pas de temps mort dans le récit. L’écriture fluide de Paola Barbato ne manquera de vous charmer et vous gardera en haleine durant toutes vos nuits. Une histoire qui puise son essence dans des sentiments exacerbés par la cruauté d’un crime originel. La dernière partie du livre est une plongée à couper le souffle impossible à stopper, on ne peut s’arrêter de lire. Dans tous les cas, vous passerez un très bon moment de lecture.

Titre : Le fil rouge

Auteur : Paola Barbato

Éditeur : Denoël

Collection : Sueurs Froides

ISBN : 9782207118900

Extraits : Le fil rouge

Publié dans Polar, Roman, Thriller | Tagué , , , | Laisser un commentaire